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Utilisez le Texte suivant pour répondre aux questions 01 à 12.
TEXTE 1
Liaison dangereuse
Maryse Condé
J’aime à répéter que je n’écris ni en
français ni en créole. Mais en Maryse Condé.
Je m’aperçois aujourd’hui que je ne me suis
jamais clairement expliquée là-dessus.
5 N’oublions jamais que la littérature
francophone des Caraïbes a émergé après un
long silence, un long temps où le natif-natal était
considéré comme un désastreux parasite. Il
était privé de son moi le plus profond, contraint
10 de s’exprimer selon un mode étranger et de
regarder ses réalités avec des yeux d’emprunt.
Les considérations des voyageurs et des
missionnaires avaient seules du poids. Elles
étaient tenues comme paroles d’Évangile sur
15 lesquelles était édifié le vert paradis insulaire
que déparait précisément la présence de
l’autochtone.
Le chant de la Négritude initia le
processus d’exploration, puis de
20 réappropriation de l’univers et de l’être antillais.
Force est cependant de constater que la
Négritude ne fut guère sensible à la
dépossession linguistique. Dans son Cahier
d’un retour au pays natal, Aimé Césaire
25 s’occupa à faire des jeux avec le latin et le grec,
à forger grâce à eux des rythmes et des
sonorités nouveaux.
À bien réfléchir, les Antillais n’ont jamais
cessé de perdre leur langue. La descente aux
30 enfers dans les cales des vaisseaux négriers
s’accompagnait de l’effacement des langues
africaines. Puisque le Bambara voisinait avec le
Nago, le Wolof avec le Kongo, il ne pouvait en
résulter d’abord qu’un douloureux silence. À la
35 fin du XIXe siècle, l’entrée dans les écoles de la
République consacra la marginalisation du
créole qui avait permis la communication.
L’enfant qui parlait créole était humilié, coiffé
d’un bonnet d’âne et mis au piquet dans la cour.
40 Or l’Antillais aime le créole. C’est son double. Il
fait corps avec son histoire. Forgé dans
l’univers de la plantation, il a scandé les révoltes
et les tentatives de ressaisir la liberté. À ce
propos, on ne peut qu’admirer la puissance de
45 l’esprit de l’esclave qui contredit les assertions
négatives débitées contre lui. Il transforme cet
espace carcéral, créé pour la production de
boucauts de sucre et l’enrichissement matériel
des maîtres blancs, en laboratoire où
50 s’élaborent une religion, une musique, une
langue qui va véhiculer une riche littérature
orale, toujours vivante. De là à doter le créole
d’une expressivité singulière, il n’y a qu’un pas.
Son statut se trouve encore renforcé par son
55 exclusion de toutes les instances de la vie
culturelle. Ainsi ceux qui écrivent en créole sont
d’emblée chers au cœur de la société qui les
croit plus proches de leur terre et les porte aux
nues.
60 Pour illustrer cette redoutable partialité, je
citerai deux exemples. Le Blanc pays
Saint-John Perse se fit pardonner sa bonne
métisse qui sentait le ricin, sa mère belle et pâle
assurant son lourd chapeau de paille, ses
65 domestiques aux faces couleur de papaye et
d’ennui, en un mot sa vision hautaine et
méprisante de la Guadeloupe parce qu’il sut se
souvenir de la « graine de kako ». À l’opposé
certains allèrent jusqu’à prétendre exclure Aimé
70 Césaire, le père fondateur de notre écriture, du
champ de la littérature martiniquaise parce qu’il
avait méconnu les sonorités et la rythmique du
créole.
Je l’ai raconté dans Le cœur à rire et à
75 pleurer : contes vrais de mon enfance, j’ai
grandi dans une famille qui avait le fétichisme
du français. Mon père le vénérait comme on
vénère une femme. Ma mère, dont la propre
mère n’avait jamais su ni lire ni écrire, a fortiori
80 parler le français, le considérait comme la clé
magique qui ouvre toutes les portes de la
réussite sociale. Chaque soir, au lieu de nous
conter les traditionnelles aventures de Lapin et
de Zamba, elle nous récitait du Victor Hugo,
85 poète pour lequel j’éprouve jusqu’au jour
d’aujourd’hui une aversion particulière. Lors de
leurs séjours à Paris mes parents étaient
particulièrement mortifiés lorsque serveurs et
garçons de café s’extasiaient sur leur habileté à
90 s’exprimer en français. « Ne sommes-nous
donc pas aussi français qu’eux », soupirait
tristement mon père en oubliant un détail
d’importance, son noir bon teint.
Il est vrai qu’en ce temps-là le noir n’était
95 pas encore une couleur « à bas prix », comme
le dit Nicolás Guillén. On était loin des écoles
encombrées où se pressent des deuxièmes
générations, issues d’Arabes, d’Africains et
d’Antillais. À la maternelle de la rue Éblé, dans
100 le septième arrondissement, où j’étais la seule
petite Antillaise, je jouissais d’un statut
d’exception, d’enfant prodige, à faire pâlir
d’envie tous les négropolitains, statut encore
renforcé par mon élocution sans faille. «Elle
105 parle si bien!» répétait la maîtresse en me
couvrant de mille baisers. On comprendra que
ma position devint très tôt des plus
inconfortables.
CONDÉ, Maryse. Liaison dangereuse in Michel Le Bris et Jean
Rouaud (dir.). Pour une littérature monde. Paris : Éditions
Gallimard, 2007, p. 205-207.
«De là à doter le créole d’une expressivité singulière, il n’y a qu’un pas.» (lignes 52-53)
Les mots soulignés peuvent être remplacés, sans perte de sens, par:
Notamment.
Sûrement.
Rarement.
Seulement.
Alternativement.